L’Ingénieur en crise

Le blog de Rémi Borfigat, un ingénieur qui se pose beaucoup (trop) de questions.

Les récentes critiques sur Greta Thunberg [1] m’ont fait beaucoup réfléchir sur notre vision du problème climatique et sur ce que nous voulons faire pour construire le monde de demain. Quel est le but ? Avoir raison ? Proposer la vision ou idéologie la « plus pure » ? Contribuer au bien commun ? Limiter les souffrances des générations actuelles et à venir ?

Face à toutes ces questions, je propose ce modeste billet issu de mes réflexions présentes. Il constitue mon point de vue actuel, donc peut être amené à évoluer dans le futur, et n’a pas prétention à être l’absolu vérité, loin de là.

Les querelles de chapelle

De tout temps, l’être humain s’est employé à trouver des voies (morales, spirituelles, religieuses) « justes ». Cependant, ces postures, couplées avec une fermeture au dialogue, ou, en tout cas, une volonté de répandre la « bonne parole », ont souvent engendré d’énormes souffrances. Quelques exemples anciens et plus récents, que tout le monde a en tête, permettent d’illustrer ces propos : croisades, stalinisme, nazisme, djihadisme.

Sur la question climatique et pour tout ce qui en découle, comme l’organisation future de la civilisation occidentale, nous sommes, dans une moindre mesure, dans cette optique du Bien contre le Mal. Chacun·e critique l’autre, à différents niveaux : – Les individus se condamnent entre eux (Robert n’est pas assez écolo car, même s’il est végane, il utilise encore l’avion). – Les associations pensent que leurs actions sont plus justes que celles du voisin (Sea Sheperd avec Greenpeace par exemple). – Les courants politiques s’attaquent dans un contexte de lutte de classe et de prise de pouvoir (éco-anarchistes contre les capitalistes « verts »). – Les nations se battent sur le terrain idéologique (la France qui veut se placer en « championne du climat » à grand coup de propagande [2]).

Certes, il est nécessaire d’avoir un esprit critique et de remettre en question les points de vue différents. Mais, il est vital d’ouvrir le dialogue et de mettre tout le monde autour de la table pour avancer ensemble. Il ne faut pas oublier que nous partageons tou·te·s la même planète, que nous somme tou·te·s dans le même bateau et que les perspectives que nous offre l’avenir sont plus que sombres [3].

Dépasser la vision manichéenne

Quel comportement adopter face à un point de vue totalement différent ?

Je pense qu’il faut, tout d’abord, sortir de la vision « noir et blanc » du monde, car il est extrêmement difficile d’être objectif, en tant qu’être humain, sur notre perception des phénomènes. Peut-être qu’une attitude prudente serait de toujours garder en tête que nous puissions avoir tort, et que notre point de vue pourrait évoluer dans le futur. Rien n’est figé ou permanent.

Ensuite, je pense qu’il faut faire preuve d’empathie, dans le sens de se mettre à la place de la personne en face de soi, et de comprendre ses motivations. Quels sont ses intérêts pour soutenir une telle vision ?

Enfin, communiquer et discuter ensemble. Toujours. Car, c’est de cette façon qu’on désamorce les tensions et les futurs conflits. Il faut également être prêt à faire des compromis, en ayant le bien commun comme objectif.

Comprendre notre nature profonde

L’un des éléments les plus importants est d’accepter notre part de responsabilité dans le problème [4]. Que l’on soit pauvre ou riche dans les sociétés occidentales, nous faisons tou·te·s parti d’un système prédateur, modelé par et cautionnant nos égos : domination sur la nature et le vivant (incluant l’être humain), exploitation des ressources, accumulation des richesses et volonté d’accroitre nos privilèges.

C’est ainsi que notre modèle fonctionne et a pu s’imposer à la quasi-totalité de la planète, que cela nous plaise ou non.

Ainsi, critiquer et rejeter la faute sur l’autre ne résout rien. Cela ne fait que détourner l’attention du vrai problème, à savoir la nécessité d’une transformation intérieure. Car, finalement, ce qui façonne le monde est bien la vision (déformée) que nous en avons.

La crise environnementale et sociétale actuelle ne serait-elle pas une étape significative de notre évolution en tant qu’espèce ?

Faire des choix

Les catastrophes ne peuvent plus être évitées, rien que par l’effet de l’inertie climatique. Ce que nous vivons aujourd’hui, du point de vue du climat, a pour cause les actions de nos sociétés quarante années auparavant [5].

On peut appeler cela du catastrophisme. Je préfère dire que cela est de l’optimisme éclairé. Il faut comprendre les tenants et aboutissants de la situation pour prendre des décisions avec sagesse.

Mais que nous reste-t-il à faire alors ?

Nous avons le choix de nous adapter pour vivre dignement ce futur, de la manière la plus pacifique et la moins destructrice possible. Nous avons aussi le choix, et le devoir moral, de tout faire pour limiter les futurs dérèglements, et les souffrances qui en découleront pour l’ensemble du vivant.

Notes

[1] On trouvera un bon résumé de la situation dans cet article de Mr Mondialisation.

[2] La fameuse initiative Make Our Planet Great Again d’Emmanuel Macron.

[3] Certains récents modèles prédisent jusqu’à +7 °C de réchauffement, par rapport à l’ère pré-industrielle, en 2100. Même si ces chiffres sont à prendre avec précautions, l’ordre de grandeur montre que nous sommes sur une trajectoire très dangereuse.

[4] Je recommande la lecture des travaux de Vincent Mignerot pour aller plus loin sur ce concept.

[5] Inertie climatique : 40 ans entre la cause et l’effet.

Il ne se passe pas une seule journée, depuis plusieurs années maintenant, sans que je ne me pose la question suivante : comment puis-je avoir un impact positif, le plus important possible, sur les questions qui me préoccupent (i.e. droits des animaux, écologie, libertés numériques) ? En somme, comment puis-je être un citoyen engagé de ce monde ? Cette question s’applique tant bien à ma vie personnelle que professionnelle. Et cela est d’autant plus vrai pour celle-ci : en étant ingénieur dans un domaine qui contribue directement au réchauffement climatique (i.e. aviation) [1], il est difficile de concilier travail et convictions personnelles.

Avec ce billet, je souhaite détailler les différentes étapes d’engagement citoyen par lesquelles je suis passé, ou vers lesquelles je souhaite évoluer, au cours de mes réflexions sur l’écologie et les conséquences de l'activité humaine sur l'environnement. C’est aussi l’opportunité d’avancer sur ces mêmes questionnements pour déterminer quelle posture est la plus judicieuse à adopter.

Les personnes averties auront compris que je ne présente, ici, que mon point de vue personnelle, lié à ma situation. Peut-être que d'autres se retrouveront dans ces écrits. Tant mieux si cela peut aider. Sinon, je n’ai pas la prétention d'apporter une solution unique, d’abord, parce qu’elle n'existe pas, puis parce qu’elle doit être trouvée par chacun·e d'entre nous.

Je souhaite ajouter qu’il est impossible d’avoir une « vie parfaite » au sens d'un impact strictement positif, et vertueux, sur notre écosystème. Je précise ma pensée avec un exemple. Une personne souhaitant arrêter d’exploiter et de faire souffrir les animaux adopte un régime végétalien, voir un mode de vie végane. Cependant, les fruits, graines et légumes qu’elle mange sont issues de méthodes détruisant nécessairement un écosystème donné. Il aura fallu abattre des arbres pour cultiver ces végétaux, donc détruire l’habitat de nombreux insectes notamment. Et ceci, indépendamment du mode de culture (e.g. biologique ou conventionnel). Ce que je souhaite postuler est qu’il n’y a pas d'actions « pures » ou « impures », « bonnes » ou « mauvaises », seulement des relations de cause à effet.

Ainsi, le but, selon moi, est de réduire au maximum l’impact de nos activités humaines sur l’écosystème dans lequel nous évoluons, tout en participant à l’avènement d’une société plus juste pour le vivant (humains inclus) et solidaire.

Prise de conscience individuelle

Commençons par le plus simple, c’est-à-dire les actions qui ne dépendent que de nous. Elles sont importantes, car elles permettent de se mettre en mouvement et de passer à l'action.

Cette prise de conscience peut débuter sur n’importe quel sujet, mais il est important qu’elles conduisent à un comportement cohérent et une vision holistique des problèmes. Ainsi, n’importe qui peut commencer à vivre zéro déchet, puis, se mettre à réduire sa consommation de viande, puis repenser ses déplacements, et ainsi de suite. L’idéal étant de tout mettre en application, en même temps.

J’ai l'occasion de lire, de plus en plus il me semble, de critiques sur ces « petits gestes » car ils ne pourront pas résoudre les problèmes du changement climatique et de destruction de la biosphère à eux seuls. Oui, cela est complètement vrai. Cependant, ces « petits pas » sont nécessaires (mais pas suffisants) pour, ensuite, aller plus loin.

D’ailleurs, pour soutenir cette affirmation, il a été démontré, en France, que ces gestes individuelles pouvaient contribuer à une diminution maximale de 45 % de l'empreinte carbone [2]. Le reste étant à faire par les entreprises et l’État. La situation nécessite donc bien une action collective, majoritairement (je souligne bien que cela ne constitue pas une excuse pour ne pas commencer à agir individuellement).

Pour ma part, je pense être arrivé à un stade où je ne peux quasiment plus réduire mon empreinte écologique individuelle (à part l’avion long-courrier, mais j’y travaille). Ceci, après avoir adopté un mode de vie végane, zéro déchet, minimaliste et sans voiture.

Retrait du monde

À partir de ce moment plusieurs directions dans la démarche personnelle sont possibles. Je traite ici du choix de se retirer, à différents degrés, de la société. J’englobe dans cette catégorie les (néo-)survivalistes et autres autonomistes (i.e. produire et vivre de sa propre nourriture et énergie principalement).

Je ne souhaite pas catégoriser les attitudes et les différents points de vue en bien et en mal. Cela n’a pas de sens et ne fait que diviser les personnes souhaitant agir, à leur manière, sur les questions d'effondrement et de destruction du vivant. Chacun·e agit avec des compétences et des envies qui lui sont propres.

Donc, pour revenir à notre sujet, le retrait du monde capitaliste et de la société néolibérale, aussi attrayant qu’il puisse paraitre, ne me semble pas être le plus approprié pour améliorer les choses. Il n’aurait qu’un impact relativement limité, et très localisé.

Et particulièrement dans ma situation où je pense (par naïveté, surement), disposer d’un effet de levier non négligeable en tant qu’ingénieur dans la société actuelle. N’oublions pas que nous faisons face ici à des problèmes globaux, qui nécessitent donc des solutions globales, à des niveaux internationaux [3].

Par contre, cette posture peut être intéressante pour expérimenter un nouveau type de société, penser « l’après effondrement » et s’y préparer.

Engagement dans sa communauté

Une autre solution, suite à la prise de conscience individuelle, est d’agir au niveau local, avec d’autres personnes partageant plus ou moins les mêmes points de vue.

Commencer un jardin partagé, créer une monnaie locale ou organiser des évènements pour recoloniser son imaginaire sont autant d’actions à réaliser avec les membres de sa communauté.

Ce sont, également, le prolongement des réflexions individuelles à une échelle plus large.

L’exemple le plus emblématique de cet engagement collectif est le mouvement des villes en transition, ou Transition Network [4], initié par Rob Hopkins.

Bien sur, cela ne suffira pas à changer la direction que prend la société. Cependant, c’est une autre forme d’engagement, dans la continuité de la remise en question personnelle, qui permet de se mettre dans l’action et d’élargir son impact.

Quelques pistes de réflexions pour l'avenir

Je souhaite terminer ce billet avec mon point de vue sur la direction la plus appropriée, dans mon cas, vers laquelle évoluer.

Comme explicité précédemment, j’arrive à un stade où la remise en question individuelle ne me suffit plus. Ainsi, je souhaite transcrire cette pensée et ces changements de comportement sur le plan collectif. D’abord pour créer des liens avec les personnes qui sont proches de moi géographiquement, et, ensuite, pour pouvoir maximiser l’impact que je pourrais avoir.

Il me reste un long chemin à parcourir, et ma vision actuelle est surement naïve, mais, l’essentiel, est d’avancer (ensemble si possible).

« Vivez comme si vous deviez mourir demain, apprenez comme si vous deviez vivre toujours. » – Bouddha

Notes

[1] L’aviation contribuerait à 4,9 % de l’impact humain sur le dérèglement climatique (en prenant en compte tous les gaz à effet de serre, et pas seulement le CO2). Étant donné la difficulté de mesurer précisément cet impact, le chiffre réel pourrait être bien plus élevé. Pour plus d'information, je conseille la lecture de ce document réalisé par The Shift Project.

[2] Et ce chiffre est à relativiser, car il est valable pour un comportement « héroïque », c’est-à-dire un·e citoyen·ne qui va appliquer tous ces gestes à la fois et s’y tenir. Dans le cas contraire, pour un·e citoyen·ne moyen·ne, la diminution de l’empreinte carbone ne représenterait que 20 %. Plus d’information dans la publication réalisée par Carbone 4.

[3] Lire cette courte critique du comportement des élites et de la nécessité d’agir collectivement par Matthieu Ricard.

[4] Il existe une initiative nationale, en France. Plus d’informations sur le site de Transition France.